Nouvelles

LE PARADIS

C’est une bien étrange histoire que celle-là : Il était une fois un être qui regardait toujours en l’air et trébuchait sans cesse. Tant et si bien qu’il était recousu de partout. Mais il s’obstinait à toujours regarder en l’air. On lui donna une canne blanche mais il oubliait d’en faire usage et tombait à qui mieux mieux. Il s’obstinait tant à continuer de tomber qu’il en devenait mystérieux. Jusqu’au jour où une petite fille lui dit :“Eh monsieur, qu’est-ce que tu cherches là-haut ?” L’être répondit : “Le Paradis, pardi ! On ne t’a jamais dit qu’il était au ciel ?” La petite fille baissa les yeux. Un peu plus tard il rencontra un petit garçon qui lui dit : “Eh monsieur, pourquoi tu regardes le ciel ?”“Pour trouver le Paradis pardi !” “Et pourquoi tu veux trouver le Paradis ?” “Pour être heureux pardi !”“Pourquoi t’es pas heureux ?” À ce moment-là, l’être baissa les yeux et vit un petit garçon aux yeux malicieux qui souriait et avait tout l’air d’être heureux. Depuis, il discute avec tout le monde dans la rue, s’arrête devant les passants, il a les yeux sur ce qu’il veut, et le paradis, il sait, c’est ici.

L’ENGRENAGE

Vous savez, parfois, on se sent seul comme un poisson dans un bocal. Parfois, ou même souvent, l’on se demande ce que l’on fout ici, sur cette terre, si l’on est utile à quelque chose ou à quelqu’un, si l’on a quelque chose à partager avec ces gens qui nous entourent. Alors on va voir un psychanalyste, et on a bien raison. Qu’est-ce qu’on lui dit ? On lui parle de ses problèmes afin d’en trouver la source, comme un poisson remonte le courant pour aller pondre ses œufs. Il est si formidable de se sentir utile à quelqu’un, vous savez. Si nécessaire d’avoir une valeur aux yeux des autres, une valeur de plaisir. Si agréable de sentir la joie naître chez l’autre à cause de soi. Tu as tellement de choses en toi que je n’ai pas. Comment décrire ce processus qui fait que le plaisir naît là où l’on n’aurait jamais deviné qu’il puisse se trouver ? C’est comme si nous étions des engrenages n’ayant du plaisir qu’à tourner et dont les dents jouissent de s’encastrer. La somme des plaisirs qui nous sont inconnus est sans doute égale à la somme des hommes sur terre. Un homme, un baume. Un baume à chaque douleur, un baume pour mille pleurs, mille fleurs pour ce baume. Car nous sommes chacun extrêmement riches en parfums, en senteurs. Nous avons acquis mille choses à chaque seconde de notre vie.  Mais l’engrenage n’a du plaisir qu’à tourner, et pour s’encastrer il faut qu’il y ait une dent de chaque coté. Le psychanalyste crée le désir du mouvement principalement, mais ce n’est pas lui qui nous fait tourner, ce n’est pas lui qui nous rend utile. Peut-être peut-on dire qu’il amène doucement la roue vers le mouvement. Peut-être peut-on dire que nous naissons et qu’après il nous faut trouver l’engrenage où s’enclencher ? Depuis notre naissance, nous avons tellement servi de container. D’accord on nous a versé le parfum de mille fleurs, d’accord. Mais où c’est qu’on va le déverser ? Papa chanteur, maman douceur, bébé pleure pas. Il faut bien qu’il pleure. Il a toute la mer dans sa tête et parfois monte la marée. Allô allô, demande bateau amarré. Point qui vaille. Seau de paille. Coule Raoule, coule sur le plancher. J’t’aime Hélène. Tourne la voie ferrée, tourne sur les coteaux en arrêt devant le train qui vient de passer. Qui t’es toi ? Tu m’écoutes ou tu m’écoutes pas ? Qu’est-ce que tu vas faire de moi. Parfumé. Broie. Des fois je pleure sur mon clavier ; c’est ce qui vient de se passer. Vous avez vu tous ces mots que j’ai alignés ? On appelle ça de la poésie. Moi je dis : des larmes qui viennent de couler, la marée qui vient de monter. Et heureusement qu’elle peut déborder ! C’est le fascisme qui monte les digues, rajoute des briques dans les murs, comme s’il n’y en avait pas assez. Et puis les enfants s’échinent à les démonter. Mais voilà, une fois séché, c’est difficile à démolir. Ces deux-là, vous savez ce qu’ils ont fait ? Ils habitaient à coté, le plus curieux a pris un marteau a donné un grand coup sur la tranche d’une brique qui est sortie du mur de l’autre coté, éjectée. À PRÉSENT ILS PEUVENT SE PARLER, ils se regardent pendant des heures à travers le mur. Si les parents sont intelligents ils laisseront le trou que la brique a laissé. S’ils sont un tantinet généreux, ils feront une arche dans ce mur. Bref. Laissez l’engrenage tourner. Let it be. C’est une petite prière que j’adresse à l’humanité. Comme vous le savez la mort, c’est l’immobilité.

L’HOMME PARFAIT

Son visage était hagard, une grosse verrue bourgeonnait au bout de son nez ; elle furetait partout à la recherche du gain et du profit. Femmes et hommes lui étaient des marchepieds pour se tirer de la merde où il estimait se trouver. Son adversaire le plus important était l’orgueil : avant de déplacer une pierre il demandait aux autres de déplacer la montagne. Son visage était l’essence même du capitalisme ; il respirait l’essence et fumait des cigarettes de gros camionneur ; dans son cerveau, à l’arrière de son semi-remorque, il transportait le peuple noir comme les vaisseaux transportaient des esclaves ; noir, jaunes, rouges étaient des crétins de race inférieure et la race blanche n’avait pour lui que le mérite d’offrir un adversaire assez susceptible pour lui permettre de lui rentrer dans le lard. Il ne voyait pas que son regard était du même rouge brique que son visage lorsqu’il s’emportait ; il ne voyait pas que les filles ne lui demandaient qu’un tout petit peu de tendresse, il ne voyait pas les jeunes gars pleurer pour un rien, non, tout ce qu’il voyait, c’était le rocher de Sisyphe transmué en une énorme pépite d’or : la loi de sa vie, c’était de la gagner, et toute sa vie consistait à la gagner, et cet homme-là, c’était l’idéal des grands cons qui remplissaient les bureaux et traitaient les affaires de haut, hautainement, sans se soucier des réactions autour d’eux, sans se soucier des réseaux invisibles, de la loi du centre-ville, autant dire, de la loi du milieu. Il ne voyait pas les vieux puants de solitude, aigris, impitoyables, tels des chameaux perdus dans le désert à la recherche d’un puits ; il ne voyait pas les enfants suppliants en train de dresser des murs entre eux et le monde pour ne pas en crever. Il ne voyait pas autre chose que son écran d’ambition et la façon de faire tomber les billets très haut accrochés sur le mât de cocagne. Il ne voyait rien d’autre que ses pieds et détestait les autres. C’était un homme parfait.

LA COUR DE RÉCRÉATION

Courez, courez dans la cour de récréation, les enfants ! Avant qu’il ne vous reste plus aucune énergie, avant que l’on vous coupe de l’amour pour toujours par des soucis aussi futiles que dévastateurs. Dépensez l’argent que l’on ne vous donne pas, car celui que l’on vous donnera, vous ne saurez qu’en faire tant il vous brûlera les mains. Prenez ce qu’on ne vous donne pas, le reste c’est de la mafia, c’est du cœur monnayé. On vous vend les ailes d’un papillon qui ne peut plus voler. On arrache des morceaux de beauté pour vous les coller au cul en espérant qu’il va voler. Tout ce que je vois, ce sont des fesses dégoulinantes comme des oreilles d’éléphant. Demain, vous irez chercher de l’amour au supermarché des boites de sardines où brillent les feux de la monnaie. Demain, les filles, vous irez vous maquer pour quatre cent balles. Demain vous achèterez une bite parce que c’est dur à trouver en location. Demain vous mettrez de la mort dans vos haricots verts pour qu’ils soient un peu plus verts. Demain vous demanderez à la terre de vous donner le pouvoir parce que vous n’en aurez plus aucun. Demain my dear, vous vous éteindrez bien avant votre mort. Alors, dansez, chantez, riez, courez dans la cour où les interdits sont ôtés. Pour un instant. Mais je vous regarde de près, et je vois déjà sur vous l’effet de cette société. Les malheureux, les malheureuses sont là et les puissants aussi. On vous a dit que vos parents étaient sacrés et que vous deviez les aimer. On vous a foutu en cage avec et vous prenez tous leurs défauts et toutes leurs qualités. Aujourd’hui le caméléon est roi, et vous allez passer votre vie à le célébrer. Le caméléon de la haine, le caméléon de l’angoisse, le caméléon de la peur. Demain vous serez couronnés caméléons empereurs et impératrices de l’horreur. Alors dansez, chantez, riez, quand la terre est claire devant vous, quand l’on a enlevé pour un instant les obstacles, quand vous pouvez en profiter. Ne faites pas comme la fourmi, soyez la cigale, les cigales d’aujourd’hui sont les fourmis de demain. Aimez, vous serez beaux et belles et vous le saurez.

LA FENÊTRE

Il regardait la neige tomber par la fenêtre. Elle entrait littéralement par la fenêtre, sans tomber ailleurs que dedans. La porte d’entrée était fermée et le niveau de la neige, qui rentrait à l’horizontale, propulsée par le vent, montait ostensiblement. Curieusement, depuis le début de la chute de neige, la fenêtre s’était déplacée vers le haut ; à présent, elle touchait le plafond, qui était bien à trois mètres. Il ne faisait qu’un mètre quatre vingt, un quatre vingt cinq sur la pointe des pieds, et il lui vint rapidement à l’idée qu’il allait mourir étouffé. Il envisagea d’empiler ses meubles et de se hisser dessus. Mais, soudain, une nuée de sauterelles entra avec la neige, affamées, et tous ses meubles furent dévorés. Curieusement, tout ce qui était en métal avait rouillé et s’était réduit en poussière auparavant. – Un vrai cauchemar comme réalité ! – pensa-t-il. Les sauterelles, une fois qu’elles eurent tout mangé, se posèrent, trop lourdes pour repartir. Elles furent rapidement recouvertes d’une chape blanche, linceul pour surgelés. A présent, debout, il avait de la neige jusqu’au nombril. Il s’efforça de tasser la neige autour de lui, puis se hissa sur cette nappe blanche qui l’entourait. Il mesurait à présent, par rapport au plafond, deux mètres quatre vingt. Avec ses bras, il pouvait toucher le plafond, et c’est ce moment-ci que choisit la fenêtre pour se déplacer comme si elle craignait qu’il ne vint obturer son orifice. Elle se mit carrément à zigzaguer sur le plafond à une vitesse qui l’empêchait de venir l’obturer. Curieusement, elle évitait soigneusement l’endroit où il se trouvait, de peur qu’il ne la coinça en y dressant ses bras. C’était un peu comme le jeu du “casse-briques”, où l’on fait rebondir une balle pour détruire un mur, sauf que c’était lui-même la balle, et qu’à la place du mur de briques, il n’y avait qu’un petit espace de trente centimètres sur cinquante. Petit à petit, la neige montait vers le toit. Arriva un moment où il ne pouvait plus se déplacer. Alors, la fenêtre se plaça juste au-dessus de lui et l’enterra, puis redescendit à sa place d’origine. De l’extérieur, on voyait, sur le mur de pierre, un grand carré blanc. Les journaux relatèrent cet étrange accident comme “le plus incroyable phénomène du siècle”, émettant des hypothèses sur un cas unique d’apesanteur localisée.

LE BAC

Le Bac. Têtes penchées, souffrantes ou pas loin. Têtes explosives, nucléaires. Terrain vague, match de foot.  Le Bac. Cachetons et stress. Détresse. Avenir. Petite cuiller. Lait. Dans le grand ensemble du lycée presque tous se mettent à flipper. Attente. Arrivée, feuilles, cérémonial à crans d’arrêt. Sujet. Soulagement : C’est déjà raté ou le combat va commencer. On commence à rassembler ses idées. Français : Zen, méditation. Math : Inch Allah, concentration, mosquée. Philo : Cadre à déterminer. Hors sujet. Subjectivité. Ouvrir la boite : A-t-on la clef ? Le sujet plaît-il ? Rien à foutre de ce sujet de mes… feuilles blanches. Ça me plaît… mais est-ce que ça va lui plaire ? Super, j’ai tout gagné, le puzzle vient de se reconstituer : Chapitres 3 6 et 9. Conscience, sujet et liberté. Une touche d’originalité, un petit dérapage contrôlé. 19 à l’arrivée. Tenir les 3 heures. Rédiger. Bordel, tout ça à recopier. Plume sûre, propre au premier jet. Pampers n’aurait pas fait mieux. Blanc pour les moucherons écrasés. Homo, Ajax, Thésée. Latin : C’est quoi ce mot ? À qui il parle ? C’est quoi l’histoire déjà ? Merde ! Amnésie ; Homo a tout lavé. Maison a tout gardé. Papa maman vont flipper. Plus rien à foutre de ces exams. Thésée a fait cuire le Minotaure à la broche. Il a tout bouffé. Papa, rends-moi le Minotaure ! Papa, les cornes de maman, maman à la broche, maman trompée. Papa rends-moi maman, maman viens m’aider, j’ai tout oublié. Papa a piqué ton latin. Papa rends-lui ça ! J’en peux plus je vais pleurer. Vite ! Rendre la copie et m’en aller. Encore une demi-heure et je sortirai de ce traquenard. Pourquoi faut-il rester une heure ? Pourquoi suis-je emprisonné. Pourquoi maman veut-elle que papa fasse ça ? Pourquoi papa peut pas ? Où c’est qu’ils se sont trompés ? Qu’est-ce que je fais ici moi ? Pourquoi je suis né ? A quoi je leur sers ? Je sers de filet. C’est moi qui arrête les balles. Je sais pas les lancer. Je sais pas me placer. J’ai pas de balle, j’ai jamais été fait pour gagner. J’ai toujours servi d’écran, de télé. C’est pas moi qui projetait. Allez, allez, on va essayer. Écran protecteur. œil éclairé. Croire en mon cœur. Aller. Aller vers le correcteur. Il va tout arranger. Psychanalysé, ça ira mieux, ça sera parfait. Allez, on va tracer quelques lignes pour décorer. Au moins maman sera contente. Ça la fera parler. Elle aime parler maman. Des petites fleurs, elle aime les fleurs maman. Quand elles sont petites elles les aiment encore plus. Elle m’aimait bien quand j’étais petite maman. Maintenant je suis la rivale, je la hais. Elle me pousse vers le précipice, elle cherche à m’enfoncer. Le Bac, la salle de torture ; se préparer à souffrir. Le truc qui va s’enfoncer. Le trou, la plaie. Terminé. J’écris plus. Si je crie le truc va s’enfoncer. Un beau O c’est rond c’est rassurant. Tiens, c’est pour toi maman, un beau cadeau, un beau gâteau que je t’ai préparé, un gros gâté, comme quand tu es avec papa. Un gros pâté. Tiens maman, un gros pâté sur la copie. Tiens un papillon d’encre. Oh je vais dessiner. Je suis bien ici où on m’amène pour dessiner ce que je veux. C’est chouette l’école maternelle tu verras ma chérie. Et puis après les choses se sont gâtées. On était très obligé. Très très. traits.  Qu’est-ce qu’ils vont dire quand ils vont voir mes résultats ? Oh non ! pas le rattrapage. Jusqu’à quand ça va continuer ! Merde j’aurais pas pu tout rater comme il faut ! Et puis si ça peut m’économiser un an de bagne…  Ça sert à rien de gueuler, mais si je lui dis il va tout casser. OK OK. Allez, tête basse pour qu’au moins il soit content de sa domination et qu’il s’arrête. Bravo papa. C’est bien fils. 18, 18, 16… ah, là, une faiblesse, 18,19, 20. OK, tu peux continuer comme ça. Math Sup l’an prochain. Khâgne. Tu vas trimer. Tu va voir, c’est bien de gagner. T’as pas fini de t’en vanter. Va mon fils, et rapporte le succès à ton papa pour qu’il jouisse. Ma chérie on a fait un bon fils. Il sait se faire respecter comme moi. C’est un bon. Ça sera un grand, un dirigeant, un directeur géant. On a tout gagné ! Le Pen président !

LE POINT

Le savon faisait de jolies petites bulles dans l’évier qui disparaissaient, entraînées par l’eau à travers la grille. La vaisselle était finie. Il s’allongea sur son lit et ferma les yeux. Le mur en face de lui étalait sa face gris-bleu, mais il ne souhaitait pas le voir. Il le connaissait trop bien. Il aurait voulu un mur aux mille formes, un mur où projeter ses rêves et ses ombres. Une tapisserie avec des petits croissants de lune noirs, des pèches, des cannes à pèches, des formes géométriques, des fleurs, des visages, des couvertures de bouquins, des images de carte postale, une petite France miniature, des photos de présidents, de mannequins, des téléphones, des ordinateurs, des personnages de bande-dessinée, des bonbons, des piments, des fromages, des ballons, des râteaux pour la plage… Il se leva et alla aux W.C. Il pissa dans l’eau au fond de la cuvette, pour faire de la musique, sa musique, puis regarda la belle couleur jaune, tira la chasse et s’en retourna s’affaler sur le lit. Il s’adossa contre l’oreiller et attrapa un bouquin. “Le vin du salut” d’Italo Svevo. Drôle de bouquin. Pour l’instant le héros le déconcertait ; il semblait avoir tort dans son raisonnement mais raison dans son cœur. Il lut quelques minutes, puis se leva pour se préparer à manger. Il glissa sur ses pantoufles qu’il n’enfilait même plus et se rendit à la cuisine. Qu’est-ce qu’il allait bien pouvoir dénicher ? Patates, sardines. Ça manquait d’originalité et puis, c’était quelque peu insuffisant. Restait-il des yaourts ? Non. Tant pis. Un instant, il envisagea de prendre son vélo et de rouler jusqu’à Carrefour, le seul supermarché qui lui parut assez bon marché et suffisamment pourvu pour le combler. Décidément, bientôt, il lui faudrait refaire son stock. Il s’arrêta sur son balcon et contempla la pelouse, l’herbe qui poussait. Depuis qu’il avait quitté ses parents il s’était juré qu’il ne les reverrait que les poches pleines d’argent. Il restait chez lui, à laisser les idées germer. Associations, projets, nouvelles, poèmes. Il lui fallait se constituer une base solide pour partir gagnant dans la vie. Mais ce n’était pas si facile de communiquer ou d’inventer des histoires. Il lui fallait d’abord avoir envie. Il pela ses patates. Avec son épluche-légumes, il enlevait les verrues des patates d’un mouvement circulaire. Il aimait bien ça. Il aimait ce qui était beau, parfait. Il regarda les morceaux de patates plonger dans l’eau tiède. Un peu plus tard, il vit les petites bulles accrochées aux parois de la casserole se mettre à monter. C’était comme des idées qui germaient. Il aimait bien ça. Puis il s’attabla, mangea et s’effondra devant la télé. Il était pauvre, dépendant et écrivain. Il ne travaillait pas, parce qu’il n’y voyait aucun avantage. Évidemment, sa famille l’aidait. Il était en formation d’apprenti-écrivain autodidacte depuis qu’il avait abandonné ses études. C’était un truc génial : Il fallait s’emprisonner dans son quotidien de façon à laisser monter l’envie de s’exprimer. Une fois qu’il se morfondait bien, parfois, les plombs sautaient, la lumière s’éteignait et laissait la place à l’imagination. Alors, il sautait sur son ordinateur ou son calepin et écrivait presque sans s’arrêter jusqu’à la fin. Et là, il mettait un point.

LE VULCAIN

Au café le vulcain, l’on trouvait toutes sortes de gens : des enfants, des vieux des hommes et surtout des jeunes femmes ; elles étaient toutes comme issues de la haute-bourgeoisie : elles hantaient de leurs jupons les pensées des hommes. Affriolantes, affolantes de sensualité. Pour les conquérir, il fallait les allumer. Pour les allumer il s’agissait de trouver l’allumette appropriée et les hommes passaient leur vie à chercher les moyens de faire des étincelles bleues, vertes, rouges, jaunes et de toutes les autres couleurs. Au café le vulcain, on buvait des liqueurs rouges comme de la roche en fusion, des sirops verts comme l’Amazonie et mystérieux comme des marécages ! Qu’avez-vous bu, mon dieu ! Un serpent glacé, un alligator sirupeux, ou la fameuse entre toutes piranhas muss, liqueur de framboise aux fruits entiers, sucrée au caramel, un doigt de vodka et deux tiers de lait frais ? Les enfants buvaient des “éclats d’écume”, une eau de roche parfumée à la menthe et au citron avec une rondelle de mandarine séchée et confise fondante sur la langue. Au café le vulcain, il y avait une crèche absolument sans danger ; aucun parent ne surveillait ; les enfants les plus grands à tour de rôle surveillaient les autres et empêchaient les bousculades et les blessures ; les mères étaient heureuses en train de se faire draguer et les enfants tous gais n’avaient aucune raison de se disputer. Les pères itou ne se refusaient rien. Au café le vulcain, le barman avait une voix de stentor et un humour bon enfant. Sa force il la mettait au service de la société ; il était comme ça, il avait la chance de savoir s’imposer aux regards des autres et on ne savait rien lui refuser. Les petits fouteurs de merde l’admiraient et n’en étaient plus une fois passé entre ses mains. On l’appelait Gorille le drille. Il disait souvent avec force sentiments “ Viens ici que je t’étrille !” à ceux qui arrivaient l’air désespéré. Deux trois cocktails, une ou deux amourettes et Jojo ou Jiji repartait tout(e) gai(e). Pourtant, pour tout cela il fallait payer, et c’était le plus gros souci de Gorille ; il tâchait de faire descendre ses prix ; vu que c’était toute sa vie, il ne dépensait guère en privé donc peu pour lui, et il économisait sur sa vie. De toutes façons, qu’est-ce qu’il lui fallait ? Une piscine, il l’avait. En fait son bar faisait à peu près mille mètres carrés. Art plastique, musique, loisirs, logement social, tout se regroupait autour de son cabaret.  L’état c’était lui. L’état avait eu l’intelligence de déléguer des pouvoirs et de faire des facilités à tous les gérants de bars. Gorille et le vulcain n’étaient qu’un exemple parmi des milliers de ce qu’était devenue la société depuis que ces lois sur la propriété était passées : pas de loyer, pas de prix d’achat, mais des facilités pour construire et exploiter. Gorille n’avait rien d’autre à payer que son budget de fonctionnement : eau gaz électricité, il n’avait pas d’impôts, tout était regroupé dans la TVA et le prix des énergies. On ne pourrait jamais l’exproprier de ses murs : ils lui appartenaient comme le cœur appartient au corps. Et lui ne demandait qu’à faire battre ce cœur. Et c’était tout ce qu’on lui demandait.

LES INSECTES

Il observait les murs de sa chambre. Ils grouillaient d’insectes, mais cela ne le gênait nullement. Il les regardait d’un œil d’entomologiste ; ils étaient ses amis. Ils avaient pris l’habitude d’éviter d’aller se fourrer sous ses dents ou dans ses cheveux ; pourtant, un soir, une inquiétude le saisit “Et si c’était des ennemis ! …” se dit-il, soudain pris d’un frisson de panique. Alors, une gigantesque vague ondula sur les murs et un intense bourdonnement s’éleva, emplissant l’air d’un frémissement de rumeurs.Comprenant son erreur et précédant l’instant fatal, il se leva et tendit ses bras en avant, présentant ses paumes nues à l’immense raz-de-marée d’insectes. Les insectes se fondirent alors en une colonne, en un bras de mer qui vint délicatement entourer ses mains, comme pour les serrer, tandis que la suite de la colonne traçait un fantastique arc de cercle avant d’aller se poser en rang vertical dans l’angle de la pièce. Alors, la pièce se referma sur elle-même comme un cahier entrouvert, et les insectes, l’homme et la chambre s’évanouirent.

SOLITUDE

Je perdais jusqu’à la notion du temps. Dans cette solitude infinie, la contemplation n’avait pas de durée, la pensée, pas de limites. Par contre, je retrouvais les pulsions, les échéances comme autant de points d’ancrage. Une pulsion avait une raison et une heure précises. Chaque pulsion éveillée par mon environnement constituait un puits au milieu du désert. Je m’y accrochais sans y prêter attention, parce que tout mon être était concentré sur ses pulsions. Au fond ma vie se résumait à deux choses : prendre et donner. Prendre de quoi se nourrir et donner de l’amour. Étrange alchimie que celle de l’homme qui fait de l’amour avec de la matière, qui transforme une figue en élément religieux, mystique, en symbole. Ce besoin de croyance, cette métaphysique résultent évidemment d’un pourquoi humain illogique : s’il fallait que les choses aient des règles d’existence pour pouvoir exister, l’univers serait humain et il n’y aurait pas de nature mais uniquement de la culture. Et a-t-on vu de la culture sans nature ? L’une ne va pas sans l’autre. Enlever la nature à la culture c’est la tuer. L’homme qui cherche le pourquoi des choses serait suicidaire ? Peut-être. Peut-être bien. Et pourtant notre société est basée sur le pourquoi et le comment, et elle est évoluée. Mais ce mot-là ne veut rien dire. Évoluée par rapport à quoi, à qui ? Notre seule référence ce sont les animaux et les végétaux. Ne sont-ils pas mieux adaptés que nous à leur monde ? Ne vivent-ils pas chaque instant plus intensément que nous ? Et leurs perceptions, leurs compréhensions ne sont-elles pas aussi complexes que les nôtres après tout ? Vous me répondrez que l’homme est le seul être qui a le pouvoir de se donner des pouvoirs : voler, plonger etc, le seul être qui a su modifier, créer son propre environnement. N’est-ce pas là la preuve flagrante de notre imperfection, de notre inadaptation ? N’est-ce pas là le défaut qui va conduire la race humaine à sa perte ? En deux mots, la race humaine ne serait-elle pas une race anormale ? Dans notre asile de fous, nous croyons que les autres sont anormaux alors que c’est nous qui le sommes. Cette solitude est ethnocentrique. Mais je parlais de solitude infinie, la mienne, et je me dis qu’au fond on ne sent seul que parce que l’on regarde l’inaccessible. Celui qui ne voit que l’accessible, celui-là n’est jamais seul. Le Robinson qui sur son île regarde la mer vide en attendant un navire est seul. Mais le Robinson qui cultive son champ, construit sa maison, élève ses animaux n’est pas seul. Il est occupé. S’il est occupé, il n’est pas seul. On comprend donc ce qu’est la solitude : il s’agit de la vacuité, du vide existentiel, du non-faire. C’est ainsi que l’on peut être seul au milieu d’une foule ou seul avec ses amis. L’être qui se regarde dans le miroir en se disant que c’est dommage qu’il ne puisse se voir en vrai parce qu’alors il apprendrait une foule de choses sur lui, celui-là est seul. L’être qui regarde les autres en se disant qu’il apprend des foules de choses ne se pose pas la question de savoir ce qu’il va en faire, pourquoi il les apprend ou pour qui (lui ou les autres) ; il vit intensément le moment présent, il le contient, l’absorbe le digère. Il est en bonne compagnie. Ainsi, cher lecteur, tout ce que je fais, je le fais pour toi puisque quand je le fais je ne le fais pas pour moi puisque si je le faisais pour moi je ne le ferais pas (rappelle-toi : ce n’est que lorsqu’on ne fait rien qu’on est seul, donc lorsqu’on fait quelque chose on n’est pas seul). Paradoxe étonnant : si je veux faire quelque chose pour moi seul, il faut que je ne fasse rien. Mais alors qu’est-ce que l’égoïsme ? Je crois que c’est autre chose. L’égoïsme serre la main à l’égocentrisme. L’égoïste ne voit pas les autres en tant qu’alter-egos (autres soi-mêmes), il les voit en tant qu’étrangers. Ainsi l’égoïste va faire pleins de trucs durant lesquels il ne sera jamais seul, mais en fait il va refuser toute transaction avec autrui, autant sur le plan intellectuel, mental, psychique, que sur le plan économique, financier, matériel. Il ne peut faire que des choses qui se trouvent inclues dans sa sphère d’influence la plus directe, la plus proche. J’en arrive à présent à mon cas et je reprends le fil de ma narration : Je perdais jusqu’à la notion du temps. Dans cette solitude infinie, la contemplation n’avait pas de durée, la pensée, pas de limites. Évidemment, la solitude, — je vous vois venir avec vos airs de trancheurs de nœuds gordiens — me direz-vous, c’est être seul. Mais qu’est-ce qu’être seul ? Ne pas avoir d’amis ? Ne pas avoir de petite amie ? Être orphelin ? Être étranger ? Être fils unique ? Être renfermé ? Vous sentez que les questions nous poussent vers la solution, n’est-ce pas ? Ça tombe bien, moi aussi. Donc être seul, c’est se sentir seul, au mépris de tout ce qui nous entoure. Imaginons un Robinson Crusoé qui aurait choisi de s’exiler sur son île. Serait-il seul ? Il serait peut-être le seul être humain de l’île, à moins qu’il ne se trouve un Vendredi par la suite, ça, d’accord. Mais il ne serait pas seul puisque son apparente solitude résulte d’un surpeuplement intérieur. Il ne serait pas seul parce que sa solitude s’adresse aux autres et affirme que s’il est seul matériellement, c’est parce que mentalement, il est plein de gens, trop plein. Nous en arrivons là à la notion de présence, d’absence, de vide et de plein. Évidemment, l’homme seul est celui à qui il manque quelque chose qui le prive de sa propre présence. L’homme seul essaie de vivre alors qu’il a laissé son cœur quelque part. Le sang n’irrigue plus son corps, l’oxygène ne régénère plus les cellules et il végète, ce qui est encore positif, ou il meurt. “Un seul être vous manque et tout est dépeuplé.” Cette fameuse citation de je ne sais plus qui est l’illustration de la véritable définition de la solitude. Par contre, le “Y’a des jours avec et des jours sans.” de Souchon établit une autre vérité que j’appellerais la Vérité de la Balançoire. C’est-à-dire que nous ne connaissons pas de véritable stabilité, nous sommes toujours en balancement entre un état et un autre et pour nous, ce balancement est la définition même de la stabilité. Donc la solitude, c’est les jours sans, la foule anonyme, le renouvellement interrompu, le surpeuplement, un sentiment d’isolement, d’incompréhension, un circuit fermé, l’égoïsme, l’aliénation, l’inaccessible, le pourquoi métaphysique de l’insaisissable, l’absurdité de l’existence par son auto-définition, le manque de limites, de durée, de point d’ancrage, de déclencheur à pulsions, de mouvement, de balançoire. Je perdais donc la notion du temps. Dans ma solitude infinie, la contemplation n’avait pas de durée, la pensée, pas de limites. Le miroir n’avait personne à flatter pour sa beauté. Je m’enfonçais dans la contemplation passive du petit écran… quoique, je notais sur mes carnets les réflexions qui me venaient à l’esprit, les adressant à un futur public, d’après ma mort ou d’avant, peu importe. Du moins, je m’adressais à quelqu’un, en accord avec mes désirs. J’écoutais Bob Marley tout en me disant que c’était là le savoir de la rue, que l’expérience donnait à quiconque, l’expression du vécu en devenir. Et je me disais que ce qui importait, bien avant le savoir, c’était l’expérience. Franchement, les gars : sept heures par jour assis sur des bancs, vous croyez que c’est une vie ? Pourquoi faut-il des vacances ? Il n’existe pas de vacances pour la vie, sauf la mort. Des vacances pour partir ailleurs. Pourquoi, t’es pas bien chez toi ? Qu’est-ce qui manque ? La mer ? Pourquoi elle te manquerait ? Parce que t’as un vide dans ta vie, bien sûr, n’est-ce pas ? La montagne ? T’en as pas plus besoin que la mer. T’as besoin de mouvement, pas vrai ? Et pendant le travail tu vis dans l’immobilisme, pas vrai ? Pourquoi ? Ton travail te plaît pas ? Si mais c’est toujours la même chose ? Comment ça se fait que ce soit toujours la même chose ? Tu travailles pour te nourrir et pour vivre, et chaque jour est un nouveau jour, pas vrai ? Si chaque jour n’est plus un nouveau jour, mon gars, c’est bien simple, c’est que tu ne travailles plus pour toi, et tu ne travailles plus pour que tu vives, tu travailles pour mourir. Mon gars, on te fait mourir sans que tu le saches. On te bouffe ta vie sans que tu saches comment ni pourquoi. Tic-tac. La vie c’est le mouvement jusque dans les tics. Mais on t’as foutu sur le tac. On t’as piqué le tic. Tu le vois pas mon gars que t’es coincé d’un côté et que moi j’suis coincé de l’autre ?! Pour faire tic-tac, il faut peut-être être deux. En se serrant la main, on mettra le trait d’union entre le tic et le tac. Parce que tic tac sans trait d’union, ce n’est qu’un couple sans amour, qu’un gouvernement sans son peuple. Mon gars, des fois, je me dis que la révolution n’est pas une bête chose. C’est déjà un effort pour rapprocher le tic du tac avant de proposer le trait d’union. Généralement la révolution a beaucoup de mal a accepter le trait d’union. C’est qu’une révolution, pour être bonne, ne doit pas être violente, sinon, le tic et le tac se bouffent le nez et ça donne un tiac qui sonne complètement faux.  Je reviens à moi, puisque c’est de moi qu’il s’agit. Le problème, c’est que je ne sais pas où te rencontrer. Il faut du fric pour te rencontrer. Sortir en ville. Donner dix mille traits d’union jusqu’à ce que je tombe sur le bon. Mais je n’ai pas assez d’argent pour tous ces traits d’union. Je suis coincé. Sale fric. Sale fric-frac. Et puis il y en a qui se contentent de mettre un trait d’union entre fric et frac. Pour les autres, ça fait joli, parce que fric-frac, ça sonne un peu comme la vie, mais en fait, ce trait d’union là n’est pas vivant. C’est un trait d’union immobile. Alors, les vrais traits d’union, restés nécessaires mais restés cachés sortent en autant de vilains traits. Traits méchants, coups de crans d’arrêts, coups de pistolets, salves de reproches, de questions angoissées. Le suicide vient alors clore la véritable honnêteté. Horreur et désarroi. Qu’est-ce qu’il a fait ? Il était bizarre, toujours tout seul. Tout seul avec toi en face de moi aussi seul que moi. Ne crois-tu pas qu’on a quelque chose à se dire. Non ? Alors si non, je te laisse là mon gars. Qu’est-ce que t’attends de moi, toi ? Que je te file du fric ? Que je te baise avec mon bic. Bic-bac. Tu crois que tu peux attendre comme ça dans ton BAC ? Dans ta piscine de diplômes, tu crois que tu vas vivre heureux ? Non pas. Bic-bac, ça n’existe pas. Ce qui existe c’est toi pour moi et moi pour toi. Pour moi, je n’existe pas. Je le sais bien. Si je pouvais exister pour moi, je pourrais rester tout le temps devant mon petit écran. Tu vois bien que je ne peux pas. Sans toi je ne peux pas je ne peux pas. Quand je ne peux pas, je pleure. Comme ça mes traits d’union rejoignent la terre et l’univers. Comme ça je te rejoins. Là-bas. Là-bas, il y a tellement de belles choses qu’on ne s’ennuie jamais. Avec toi je ne m’ennuie pas. Je prends tes larmes entre mes doigts, je les étale sur moi.

UN VIEILLARD DE VINGT ANS

Hier, un vieillard de vingt ans se tenait debout au milieu d’une chambre qu’il avait trouvée là, par terre. Elle traînait et il l’avait ramassée, il en avait fait sa chambre.Ils s’entendaient bien, lui et elle, il l’avait meublée, convenablement, suivant ses goûts.Il disposait d’une bibliothèque vernie marron garnie des livres qu’il avait recherché toute sa vie, les livres qui lui avaient appris qui il était et où il allait.Il y avait, dans un coin, son lit, un lit qu’il avait trouvé, lui aussi, un lit modeste mais confortable et accueillant sur lequel il s’allongeait pour lire et penser.Parfois il frottait son visage contre l’oreiller, l’enfouissant dedans, le perdant dans les méandres de sa douceur et respirant son odeur doucereuse tandis qu’il se roulait sur le lit moelleux. C’étaient  des moments formidablement enivrants, pour lesquels il voulait vivre. Il possédait aussi un vaste bureau que surplombait une lampe dont le halo tombait silencieusement sur des feuilles griffonnées à l’encre bleue. Lorsqu’il avait quelque chose à écrire, il l’écrivait, et c’était souvent au milieu de la nuit.Il lui arrivait de passer des nuits blanches devant son bureau, savourant d’intenses moments de pensée, écrivant son espoir et son désespoir sur ces feuilles immenses de virginité où poussent ces arbres, ces fleurs, ces mondes et ces néants que les gens ont tous au fond de leur âme. Lorsqu’il pleuvait, il ouvrait sa fenêtre pour écouter la pluie tomber et c’était comme des larmes de solitude qui le séparaient des autres.Sa chambre vivait au-dessus d’une sombre ruelle pavée où le passé semblait s’être arrêté pour toujours, alors que non loin de là des voitures rugissaient sur une large route goudronnée encadrée par des maisons en vitres et en béton.C’était le monde des Autres, ceux qui sont toujours autres qu’eux-mêmes, qui ne font jamais ce qu’ils veulent quand ils le veulent : les esclaves des couleurs des objets et du mouvement. C’était une bien étrange vie que celle des Autres : la vie les tirait et ils étaient toujours à la traîne ; ils vivaient avec l’argent, sans savoir pourquoi, et ne savaient regarder qu’autour d’eux, et jamais en eux. Parfois, il partait dans ce monde pour faire ses courses ; il marchait vite et y restait le moins possible car là-bas les âmes étaient froides et dures et la répression se lisait sur chaque mur, sur chaque visage, chaque expression. Là-bas les hommes étaient des moutons et suivaient quelques béliers plus grand qu’eux qui marchaient d’un pas sûr vers n’importe où, passant aussi bien dans la vase que dans le désert et parfois dans les arbres fleuris. Là, il faisait ses courses dans un de ces grands rectangles de métal hurlant des voix de crécelle et des bruits de chariots, puis, il rentrait chez lui. Dans sa jeunesse, il avait vécu dans ce monde tumultueux. On leur enseignait de longues chaînes ennuyeuses qu’ils ne maîtriseraient jamais car les mots étaient accrochés les uns aux autres et on ne pouvait les libérer.Il leur fallait travailler inlassablement, retenir des chaînes que l’on devait réécrire plus tard pour avoir la paix, pour avoir le droit de vivre.Alors un jour il était parti, quittant ces forces obscures qui lui rongeaient sa vie parcelle par parcelle, et s’était retiré dans cette maison pour vieux où il coulait une solitude calme et heureuse jusqu’à aujourd’hui. Aujourd’hui voilà qu’on le mettait à la porte, oui, il y a un instant, le directeur de l’asile lui avait dit poliment : «Monsieur, nous avons aujourd’hui un grave problème ; nous manquons de place et de moyens, pourtant, nous devons accueillir de plus en plus de gens. Aussi, nous avons décidé qu’il était de nôtre devoir de faire de la place pour les plus vieux en demandant aux plus jeunes de partir. Monsieur, il est de votre devoir de quitter cette maison.»Et il était là, maintenant, accroupis sur ce trottoir de goudron sale, à essayer de comprendre, alors que devant lui, des forêts de jambes passaient vers la droite, vers la gauche, sans remarquer sa présence, sans même baisser les yeux.«Ils gardent mes meubles, ils disent qu’ils les gardent en tant que dédommagement.» Il se mit à somnoler, il avait faim. Trois heures plus tard, il se réveilla ; le soleil se couchait.«Déjà ! déjà» Il faisait froid et des odeurs infâmes l’entouraient. Il marcha, marcha dans la ville et ne rencontra que goudron, visages et immeubles fermés. Deux heures plus tard, il aperçu des cabinets publics près d’un grand parking vide. Il entra, choisit le plus propre, tira la chasse et s’installa pour la nuit.«Pour moi, il n’y a plus de passé, plus que le présent qui me harcèle à chaque instant»Il somnola toute la nuit, cherchant une position plus confortable. Il se réveilla le matin, faible, courbaturé partout, un masque de fatigue sur le visage. Il avait plus envie de vomir que de manger.«Il faut gagner de l’argent»Il faisait beau mais son âme était grise. Il chercha à se rendre utile, à gagner un peu d’argent. Il demanda dans les bars, dans une bibliothèque ; «Qu’avez-vous fait comme études monsieur ?» «J’ai été au Lycée» «Vous avez votre BAC ?» «Non.» «Alors je suis désolé monsieur, nous n’avons pas besoin de vous.» Non, on n’avait pas besoin de lui, on vivait bien sans lui ; il n’était pas utile ici. «Non, je ne suis pas utile,ni pour moi ni pour les autres je ne suis même pas moi, je ne suis rien et je n’ai pas d’espoir» Il se sentit soudain si faible qu’il s’affala sur le premier banc venu et s’endormit en pensant : «Demain matin je ne me réveillerai pas j’espère.»
__________________

Le lendemain matin il se réveilla. Il s’apprêtait à se rendormir quand il s’aperçut qu’il n’était plus sur le banc. Non, il était dans une petite pièce grise faite de trois murs gris et d’un quatrième en barreaux. Il se leva, courbaturé, le ventre froid comme si un vent tournait à l’intérieur.«Qu’est-ce que je fais ici ?» Un homme de bleu vêtu lui répondit.«Ici, on n’aime pas les vagabonds morts,on vous a fait transporter ici.» «Je peux avoir quelque chose à manger ?» «Il n’y a plus que quelques croûtons de pain d’hier, tenez !»Il les dévora. Quelle douce sensation ! Mais il se sentait bien faible. Cinq heures passèrent lentement. Les douze coups de midi sonnèrent.«Vous êtes libre» «Moi ? Pourquoi ?» «Cette demoiselle qui passait pour une toute autre affaire s’est portée garante de vous, sortez, et dépêchez-vous !» Il découvrit avec stupeur une jeune fille de vingt ans aux cheveux blonds et au regard tendre. Plus tard, dans la rue, alors qu’ils marchaient, elle, les cheveux blonds bien peignés, les joues roses, et lui, le visage pâle, les cheveux sales,  entre deux rugissements de voitures il demanda :«Pourquoi avez-vous fait cela ?»«Parce que vous êtes beau, que vous avez l’air humain alors que les autres sont machine et mouvement.» «Je suis beau !  J’ai des cheveux blancs, j’ai l’air d’avoir la cinquantaine et j’aime la solitude !» «Non, vous avez des cheveux bruns, et un visage d’adolescent fatigué avec des cheveux sales et des vêtements poussiéreux, il faut vous changer et je vous amène chez moi, dépêchez-vous !» Ils arrivèrent chez elle. C’était un petit appartement inclus dans une grande et vieille maison que les propriétaires avaient divisée en plusieurs appartements. «Vous voulez manger quelque chose ?» «Oui,… depuis deux jours je n’ai mangé que quelques bouts de pain rassis» «Seigneur ! Que vous est-il arrivé ?» «C’est une longue histoire qu’il faut que j’oublie maintenant.» Il mangea, se lava ; il découvrit qu’il n’avait plus ses cheveux blancs et que  à part d’immenses cernes qui tombaient de ses yeux, il était jeune.  Que s’était-il donc passé ? Puis il se coucha. Une semaine plus tard il était complètement remis physiquement ; mais il savait qu’il ne pouvait rester indéfiniment ici. «Je serais un poids pour elle… ou alors il faut que je gagne ma vie.» Elle, elle était belle et s’occupait beaucoup de lui tout en restant distante, sans rien lui demander. Jamais elle ne lui demanda de partir, et un matin : «Il vous faut chercher un emploi ; avec mes économies et mon travail, je peux tenir nos dépenses pendant un mois tout au plus. Je vous propose de faire un stage d’aide-chimiste.» «D’accord.» Au début il s’y intéressa puis il s’ennuya, enfin, se découragea. Un jour, lorsqu’elle arriva, il était là. Il lui dit :«Je ne peux pas, je ne peux pas, ils enchaînent les mots ils enchaînent mes gestes ils enchaînent mon âme ! Je ne peux pas.» Il tomba dans une dépression, ses yeux perdirent leur éclat, il ne dormait plus, n’avait jamais faim. Elle était malheureuse de le voir ainsi. Puis, un jour, une semaine après, il eut une idée.«Je vais faire comme ceux que j’ai lus, je vais écrire mon malheur, ça m’apportera peut-être le bonheur.»Il lui dit ; elle trouva l’idée intéressante, mais parut douter. Il commença le lendemain. Il fut étonné de la facilité avec laquelle les mots coulaient de sa plume et se dessinaient sur les pages blanches, avec leurs formes arrondies, pointues, larges et légères, faisant de belles phrases précises et vivantes, pleines de sens, alors que ce qu’il voyait dans ce monde possédait bien peu de sens.Là il s’aperçut qu’il n’était plus prisonnier de la vie mais que c’était elle qui était prisonnière de sa plume. Il s’aperçut aussi qu’il pouvait aider les autres à devenir eux-mêmes et que c’était cela le but qui le rendait heureux.
Le reste appartient au domaine du futur.

PETIT CAFÉ AVANT DEMAIN

Today aujourd’hui demain après-demain et so on où cela s’arrêtera t-il y a-t-il un arrêt quelque part a-t-on réellement droit à un arrêt ou la vie ne semble-t-elle pas s’écouler devant nos pieds pour nous empêcher de penser il y a des bateaux il y a des dos qui sont plus beaux vus de dos et les pieds où s’arrêteront-ils de marcher il y a-t-il du sable pour nous arrêter quelque part ou sommes-nous prisonniers de quelque infernal sablier ? Sous le tablier la plage sous le travail la raie manta plane dans les plis d’un manteau sénégalais sous la mer vont les poissons qui penserait à les arrêter à les immobiliser et si tout l’océan était mort, paradisiaque, n’irions-nous pas y habiter et les top-models qu’en ferions-nous si un artiste ne les avait pas habités j’habite sur le même palier que Claudia et elle se dispute toute la journée avec son ancien amant, je vais finir par me plaindre au président des poissons et s’il n’y en pas eh bien j’irai me baigner et déféquer dans la mer, comme ça on ne pourra pas dire que je ne fais rien dans cet océan de merde qu’est la vie chérie que je n’ai pas encore habitée.  Et puis je me ferai bronzer et j’irai lire Achille Talon dans un hôtel 4 étoiles où les cocktails à la banane côtoient les palmiers. Et puis j’irai sur la piste avec monsieur heart on sénat et je ferai le tour du pâté avant de le manger si sa date n’est pas de péremption n’est pas périmée. Et puis j’aurais bien la force de me trouver un tuba pour voir où le tube va avant de me tâter le périnée dans les broussailles de la sexualité des poissons-chats bref today aujourd’hui et demain cela ne s’arrêtera jamais et je trouverai bien quelque chose à faire sur cette terre altière avant de prendre le café.

CHRISTOPHE
1
Trois personnes passent à coté d’une fenêtre : Une femme, âgée de soixante ans environ, les deux autres sont, la fille de cette vieille et le fils de la-dite fille, Christophe, qui traîne un peu en arrière.La vieille se retourne et dit : “Viens Christophe, on n’a pas le temps, il faut que nous soyons de retour à midi pour préparer le repas.” La rue défile; il y a des voitures garées n’importe comment, certaines empiétant sur la moitié de la chaussée, d’autres garées dans le mauvais sens mais la fille et la vieille avancent sans s’étonner de cet ordre des choses ; de temps en temps un rayon de soleil tombe sur un pare-brise et celui-ci étincelle. Cela au rythme d’un rayon toutes les trois secondes. Seul Christophe se tourne et se retourne pour regarder les personnes assises dans les voitures, immobiles. Un moment il s’approche d’une vitre et frappe en disant : “Monsieur! Monsieur! Qu’est-ce que tu fais dans la voiture ?”.Alors la fille se retourne et crie : “Christophe ! Qui t’a dit qu’il fallait déranger les gens qui dorment dans leurs voitures ! Ne te détourne pas de ton chemin, reste avec nous. On est déjà assez en retard comme ça ! Christophe prend un air renfrogné et se remet dans le droit chemin. La fille le prend par la main. Ils sortent de la rue aux voitures. Soudain la vieille voit une boulangerie et dit : “Ah ! on va acheter du pain ! Tu viens, Christ ? Je t’achèterai un bonbon.”. Christ garde un air renfrogné mais viens quand même. Dans la boulangerie, il y a des faux anges accrochés au plafond. Ce sont des anges en pain avec des ailes en meringue. Il lève la tête et dit : “Qu’est-ce que c’est, ces trucs ?” La vieille lui répond : “C’est des démons ; tu ne vois pas leurs ailes et leurs arcs et leurs flèches acérées ?! Si un jour tu en vois passer un, ne t’en approche pas, et surtout, s’il te parle, ne lui répond pas ! Ils font semblant de raconter des choses merveilleuses, et puis ils t’offrent une banane empoisonnée ; ce sont des gens dangereux, il faut les laisser dans leur coin, et qu’ils y pourrissent !… Tiens, voilà un bonbon ; mâche-le lentement, tu n’en auras pas d’autre avant la semaine prochaine. Alors ! Tu ne dis pas merci ?— Merci Tantine. “Maintenant allons au marché.” dit la vieille.  Il ne faut surtout pas qu’on parle aux gens, ils sont tous bêtes. Vois, fais comme moi, ignore-les, tu ne t’en porteras que mieux. Ce disant ils ont rejoint la fille qui était restée à l’extérieur de la boulangerie.— Alors, ça s’est bien passé ? dit-elle— Oui, le petit a été bien sage.— Alors, allons-y vite !Ils traversent à présent une rue où se trouvent de part et d’autres de grands miroirs pouvant pivoter sur leur axe et qui reflètent leurs visages fermés. Près de chaque miroir, un chien aboie, calmement, de temps en temps. Les aboiements traversent la rue, d’un miroir à un autre. Il y a toutes sortes de chiens. Au fond de la rue, sur une estrade, un type aux larges manches noires avec un chapeau melon blanc chante une chanson bizarre :
Venez, achetez, miroirs blancs, miroirs feints,miroirs sans teint, miroirs sans fin, ils sont limpides, athées, achetez, achetez mes miroirs fonds de magasin, miroirs pour salles de bain, miroirs ciselés, miroirs pour se raser. Achetez ! Achetez !
Lentement le groupe se rapproche de ce grand type. Christ ne regarde pas dans les miroirs, par contre, il fixe le type noir et blanc qui écarte ses larges manches noires loin de son corps ; il le dévisage.” On dirait qu’il va me manger.” Une lueur féroce brille dans son regard, puis s’éteint. “Je vois que vous allez au marché” dit-il.“Mais vous avez besoin d’autre chose que de nourriture, cela se voit à votre superbe mine ; vous avez besoin d’esprit. Moi je vend des glaces, vous savez, ces friandises qui vous font si souvent défaut. Profitez de l’occasion ; elle ne se reproduira pas deux fois, je vous l’assure !” Ce disant il agite ses grandes manches, et on dirait deux hirondelles prêtes à s’envoler. Au moment où il dit  “Vous avez besoin d’esprit” il semble faire la brasse avec ses bras, et ses grandes manches battent magistralement. Les deux femelles se concertent à voix basse. “Nous, on n’en a pas besoin, mais le petit, il risque de mal tourner, on va lui en acheter et chaque matin on le forcera à se regarder une heure ou deux, ça lui fera du bien ! Et puis comme ça il ne se sentira pas seul et il ne s’embêtera pas !” “OK, c’est une bonne affaire, elles ne sont pas chères !” dit la fille. La vieille s’approche de l’estrade et dit : “Nous vous en prenons trois.” “Bien ! Une pour chacun. Dieu m’a placé sur vôtre chemin pour vôtre rédemption, je vois qu’il a bien fait ! Dieu sait ce qu’il fait ! Dieu est infiniment bon, il est sorti du monde comme une grenouille, en sautant hors de la vase. Dieu a produit ces miroirs, Dieu m’a produit, dans son infini bonté, Dieu est un grand industriel généreux. Bénissez Dieu, il vous le rendra au centuple. Maudissez-le, et il vous accordera la rédemption et le pardon  (le trio commence à s’éloigner ; pendant tout ce temps Christ n’a pas cessé de dévisager l’homme, et au moment où sa mère le prend par la main pour l’emmener, il se met à pleurer en silence, le visage tourné vers l’estrade) Mais je vois que vous êtes pressés ; adieu, et portez-vous bien !Au moment où le trio tourne au coin de la rue, Christ jette un dernier coup d’œil vers l’estrade, et il voit une grande ombre ailée éclairée par d’immenses projecteurs placés derrière elle, qui ferme une valise blanche ; puis le coin de la rue efface cette vision infernale.
2 (10 ans plus tard)
Dans sa chambre, l’Esprit lui apparaît.L’Esprit : Tu veux savoir qui je suis ?— NonL’Esprit : Je suis celui qui est entre parenthèses ; un lézard rampant ou quelque chose comme ça. Celui qui aime se détruire. Un maso dirons-nous …— Qui parle là-bas? Est-ce moi ? Est-ce vous ?L’Esprit : Je suis l’Esprit désincarné. Celui qui ne veut rien, celui qui sait tout.La lumière vient d’exploser le monde. Je la vois se désintégrer petit à petit. Une bulle étrange vole dans l’atmosphère. Transparente avec une couleur multicolore. Une porte claque, c’est moi.— Tu me hantes. Tu nais de mon imagination. Un vague cloaque. Moi je suis chaos et tu nais de ce chaos et tu tentes de me faire croire que c’est toi le chaos, et non moi. Tu n’es qu’une sublimation, Freud te le dirait.L’Esprit : Je suis IL. IL n’existe pas mais j’existe. Freud m’a nommé pour me faire exister. Névrose, complexe, tout ce qu’on voudra. On sait à présent comment névroser les gens. Diable, Ange, je suis un peu tout.— C’est le soir. Je suis seul, désemparé. Tu n’apparais que lorsqu’ils ont disparu. Qui ça ? Mes parents. Le four. La maison. Rien n’en reste. Plus qu’une éternité de pavés. Mes parents sont dedans comme des poissons dans l’eau. Moi je suis un inadapté, un révolté, un innocent, tout ce qu’on voudra sauf normal.L’Esprit :  La lampe étend son ombre contre le mur verdâtre mais le mouchoir dort. Le livre vit, ses yeux sourient, mais l’auteur est mort. La lumière est belle mais artificielle. Ce sont les ficelles du métier. Je ne suis que petites ficelles, odeur, doute, contraste, la corde qui se tend, se tend, se tend …— Tu es minable. Je te domine. Tu as beau te cacher derrière les yeux d’un professeur, tu as beau me regarder dans la glace, je te domine. Je suis trop génial pour toi ; et c’est cela qui me perd. Car plus on est génial, mieux on te connaît. Je suis un génie minable. Une mouche fredonnante. Tu me piques avec ton dard. Hein ! Oui, pourquoi suis-je différent ? Pourquoi suis-je ému lorsque je vois quelqu’un que je connais, dis-le moi! L’Esprit :  Je suis le silence, le silence, le silence.— J’ai soif, soif d’amour !Elle :  je ne peux t’aimer si tu as soif. Je n’aime que ceux qui n’ont pas soif.— Tu es cruelle ! Va-t-en! Une autre : Je t’aime.— Je m’en fiche !Une autre : L’avion emporte la lune sur son dos.— Je t’aime Elle : et il se pose sur l’aéroport, et elle fait le gros dos.— Qui ? Elle : La lune. Je m’appelle Marie.— Moi c’est Christ. Je suis ta femme depuis toujours et tu le sais. Christ soulève son voile et l’Esprit apparaît sous la forme de la mort avec sa faux. Elle reste immobile, au milieu de la pièce, les yeux rivés sur la fenêtre.
3
Il entra dans la boutique aux animaux. Un vieil homme aux binocles s’approcha, la tête un peu penchée sur son épaule, le regard inquisiteur.«Il y a de tout ici, des cages, des oiseaux, des comptoirs et de la chaleur humaine»Il sortit.«Où suis-je donc allé chercher cela ?» Il marcha. Les pavés grisaillaient sous un ciel d’étain ; les affiches, cornées et déchirées dépassaient et pendaient le long du panneau. Sur la route, des papiers, gras, blancs ou oranges bariolés se projetaient de droites et de gauches, après chaque voiture. Elles passaient, en sifflant, et ce faisant, elles cachaient les murs, d’en face. La chaleur étouffante déclinait. «Six heures» À cinq heures, la foule aux bâtons de jeans, de tissus et de couleurs, passait, tourbillonnait, comme ces papiers gras soulevés par le vent des voitures ; mais à présent, les magasins de l’espérance électronique étaient grillagés, et cela faisait plaisir de voir cette mornitude. Et puis le soir tombait, comme une enclume. Cela faisait plaisir à voir, ces bancs gris, seuls, ces lampadaires inhumains sous un ciel de sang coagulé.Il avait été s’ennuyer à marcher vers quelque part, comme celui qui, dynamique, ne peut plus supporter les murs de sa chambre et refuse de se faire sauter à la dynamite. Et puis il avait vu des cages, dans une vitrine, et il était entré afin d’admirer ces cages, longuement. Hélas, cet homme ne lui avait pas laissé le temps.«Quelle impolitesse, tout de même!»Et puis le revoilà dans sa chambre.«J’ai le couteau à la main. Mon cœur me fait mal, il y a une sale bête dedans, je vais l’en extirper.»Et — schlac! — avec son couteau, il se fit sauter un morceau de chair.
4
Il sortit son épée ; elle était longue et effilée. Il menaça vaguement autour de lui, puis il la reposa. Ses yeux plissés par la fatigue le trahissaient. Il s’étendit sur son lit et mit la tête sur l’oreiller. Quelques instants après, il somnolait, et il rêvait, balbutiait des mots. «A deux, nous pouvons … le cabinet de travail et les bancs … marche, course … la grande glace limpide dans l’appartement … manger … la belette.» L’oreiller répandait une vague de chaleur sur sa joue. Il se réveilla deux heures après. C’était l’heure du dîner ; il descendit mais il n’y avait personne. Alors il remonta et s’attabla devant son bureau ; il mangea ses livres des yeux et pondit quelques lignes inintéressantes : Il répétait ce qu’on lui soufflait. Et comme personne ne revint à la cuisine, comme les heures du dîner passaient chaque jour avec un insoutenable vide, après avoir fait le tour de sa chambre du regard, le pauvre chou mourut de faim trois mètres au dessus des victuailles.
5
Christ ressuscita au bout du troisième jour.À coté, les voisins inondaient l’escalier. La veille, ceux d’en face avaient violé une jeune fille noire. Là, la demeurée d’au dessus et son fils jouaient aux policiers dans l’escalier. Le retraité de l’immeuble jouait d’un violon grinçant à souhait. Il serra les dents. C’était la zone la plus totale. Lui, terré dans son terrier, dans son abri antiatomique faudrait-il dire, écoutait les bombes exploser et en faisait une affaire personnelle. Cette musique brutale le jetait dans une étrange torpeur où le présent le futur et le passé se retrouvaient fusionnés, sans aucune séparation, sans aucune liberté. Il vivait des bruits des autres. Il s’en faisait une musique. Puis soudain, il inondait l’espace de ses propres bruits : guitare, enregistrements. Il chantait, il vibrait. Puis il étouffait les sons des autres en mettant sa tête sous son oreiller ; il regardait passer les images, véhiculées par des phrases, et il regardait cet écran de mots défiler. Il voyait un hall, une jeune fille blonde poursuivie par un obsédé dont elle tentait de se débarrasser. Il la voyait se cacher là où il ne pourrait supposer qu’elle soit. Il le voyait l’attendre devant l’entrée sans deviner qu’elle avait trouvé une autre sortie. Il la voyait se recoiffer dans la rue adjacente et s’éloigner d’un pas accéléré ; il la voyait rentrer chez elle, tourner la clef et s’affaler. Et lui, il voyait son souffle glacé dans la nuit, sa cigarette au bout orangé et entendait ses lèvres marmonner : «Elle finira bien par sortir, cette putain !»
Il éclata de rire. À coté, les voisins inondaient l’escalier.

Laisser un commentaire